Jésus
enseigne. Il enseigne comme un homme qui a autorité : pas comme
un répétiteur mais comme un véritable Maître, un Prophète, un créateur.
Et cet enseignement nouveau – Évangile, Bonne Nouvelle – est
bouleversant. Au point que les « esprits mauvais »
sont en déroute... Et cet enseignement nouveau est pour tous, à
commencer par les plus petits : « Je te rends grâce,
Père, d'avoir caché cela aux sages et aux intellectuels, et de
l'avoir révélé aux tout-petits »
(Mt 11,25). Jésus s'adresse donc à tous, pour illuminer et
vivifier leur vie toute simple, quotidienne...
Et
voilà qu'un certain Paul de Tarse va venir compliquer un peu les
choses et peut-être, parfois, les dévier légèrement. Par
exemple, par le passage de sa Lettre aux Corinthiens que la Liturgie
nous proposait en deuxième Lecture, que nous avons sautée et
que allons entendre maintenant.
[Lecture
de la 1ère Lettre de saint Paul aux Corinthiens, 1 Co 7, 32-35].
Avouez
qu'il était impossible de laisser passer un tel texte sans réagir,
sans essayer d'expliquer... C'est ce à quoi je vais m'employer à
présent, en m'adressant surtout à vous, amis en couples ou en passe
de l'être.
Commençons
par citer un grand exégète américain, John Meier : «
Paul était un grand apôtre avec un ego considérable ».
Ajoutons que, célibataire lui-même, il estimait que telle est la
situation idéale pour un disciple du Christ. Soit dit en
passant, on peut se demander ce qu'il en était de l'Apôtre Pierre
qui, lui, était marié...
Paul
préconise donc avant tout le célibat et l'abstinence. « Frères,
j'aimerais vous voir libres de tout souci. Celui qui n'est pas marié
a le souci des affaires du Seigneur... ». Et il justifie
cette préférence par le « souci » qu'ont les
gens mariés de « se plaire » l'un à l'autre.
Ah... cette chasse au plaisir, ce quiétisme ou ce masochisme qui
auront fait tant de mal au christianisme !
Jésus
avait pourtant ainsi prié son Père pour ses disciples : « Je
ne te demande pas de les retirer du monde mais de les garder du
Mauvais » (Jn 17,15).
Impossible donc d'être d'accord avec Paul, car le christianisme est
bien une « religion du corps », une religion de
l'Incarnation ; ni angélisme, ni spiritualisme.
Et
qui dit corps dit histoire, dit sensibilité, tendresse, beauté,
fragilité, épreuves, soins... Une religion du corps, c'est une
religion complètement immergée et engagée dans la vie et
l'histoire des hommes, en particulier des plus fragiles, des
plus démunis, des plus souffrants, et même engagée dans la
nature. Pratiquer sa religion, dans ce Temple nouveau qu'est le
Corps du Christ, c'est donc aussi et peut-être d'abord honorer
et servir le corps des autres membres de ce Corps vivant en ce monde.
« Celui
qui n'aime pas son frère qu'il voit ne saurait aimer le Dieu qu'il
ne voit pas. »
(1 Jn 4,20).
Et
l'une des premières façons, toute simple, d'aimer son frère, sa
sœur c'est de lui vouloir du bien, de lui donner un peu de plaisir
dans une existence qui n'est pas souvent facile et quelquefois bien
dure.
Pour
la défense de Paul, – car il faut bien le défendre un peu... –
j'invoquerai le fait qu'il vivait avec nos frères, les premiers
chrétiens de son époque, dans une attente fébrile des derniers
temps, l'attente du retour imminent du Christ ressuscité, l'attente
de l'arrivée du Royaume de Dieu. On affirme que beaucoup seront
encore là quand ces événements surviendront. Déjà, « le
temps a cargué ses voiles »
(1 Co 7,20). « Nous touchons à la fin des temps »
(1 Co 10,11). « Oui, je vais vous dire un mystère :
nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons transformés »
(1 Co 15.51). « Encore un peu de temps, bien peu de
temps, Celui qui vient arrivera et il ne tardera pas »
(He 10, 37).
On
peut comprendre que, dans une telle urgence, on ait autre chose à
faire que de songer à jouir de la vie, à se marier, à prendre la
responsabilité du bonheur charnel de quelqu'un. Comme on le dit,
« toutes affaires cessantes », il s'agit de se
consacrer entièrement au Seigneur, à son Royaume éternel et,
comme on le dit encore, mais de façon assez regrettable, au
« salut de son âme ».
Il
restait donc aux chrétiens confrontés, eux, à la longue, très
longue durée (2000 ans déjà...), d'organiser différemment leur
foi et de découvrir ce qu'un théologien a appelé « le
sacrement du frère », c'est à dire le détour de l'amour pour
Dieu par les visages et les situations des autres : « Quiconque
aime est né de Dieu et connaît Dieu »
(1 Jn 4,7) ; et « Celui qui n'aime pas son frère
qu'il voit ne saurait aimer Dieu qu'il ne voit pas » (1
Jn 4,20).
Dès
lors, la situation se trouve complètement retournée : c'est
désormais à celui qui choisit le célibat pour Dieu de justifier
son choix – moi, par exemple – et non l'inverse. Puisque, de
fait, le Seigneur nous donne à vivre ce temps long qui nous
sépare encore du Royaume final, qui est le temps de tous, croyants
et incroyants, hommes, femmes, enfants, alors pourquoi certains
décident de raccourcir ce temps, de vivre une espèce de
court-circuit en vivant déjà comme si l'on était à la fin ?
Quel sens cela a-t-il ?
Mais
répondre à une telle question exigerait une seconde homélie, au
moins...
Disons
alors seulement que ce texte provocateur de Paul peut nous obliger à
réfléchir en profondeur au sens et à la place de la Foi dans
notre existence humaine quotidienne. Car, certes, il ne faudrait pas
non plus trop édulcorer le message de Jésus, le Prophète attendu,
le nouvel Élie, et nous bricoler une petite religion tranquille
et rassurante, à la mesure de nos soucis quotidiens et de nos
perspectives un peu courtes.
Jésus
est bien venu annoncer un Royaume de Dieu imminent, un grand
chambardement cosmique ! C'est cela aussi, et cela d'abord,
qu'il faudrait intégrer à la racine de notre être et de notre
vie ; de telle sorte que ce soit cela le vrai moteur de notre
existence : cette attente fiévreuse de nos premiers frères
dans le Christ, qui leur faisait crier « Maran
atha ! »
(1 Co 16,22),
« Viens, Seigneur
Jésus ! ».
Et cela, mieux intégré, éclairerait
sans
aucun doute d'une
lumière nouvelle les situations que nous avons à vivre, nos
comportements, nos actes...
À
bon entendeur, salut !