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Les Homélies de Boscodon

IV°Dimanche, année B
(29 Janvier 2012)  
1 Co 7, 32-35
Homélie du frère Jean Mansir, o.p.

Jésus enseigne. Il enseigne comme un homme qui a autorité : pas comme un répétiteur mais comme un véri­table Maître, un Prophète, un créateur. Et cet enseignement nouveau – Évangile, Bonne Nouvelle – est bouleversant. Au point que les « esprits mauvais » sont en déroute... Et cet enseignement nouveau est pour tous, à commencer par les plus petits : « Je te rends grâce, Père, d'avoir caché cela aux sages et aux intellectuels, et de l'avoir révélé aux tout-petits » (Mt 11,25). Jésus s'adresse donc à tous, pour illuminer et vivifier leur vie toute simple, quotidienne...

Et voilà qu'un certain Paul de Tarse va venir compliquer un peu les choses et peut-être, parfois, les dévier légè­rement. Par exemple, par le passage de sa Lettre aux Corinthiens que la Liturgie nous proposait en deuxième Lec­ture, que nous avons sautée et que allons entendre maintenant.

[Lecture de la 1ère Lettre de saint Paul aux Corinthiens, 1 Co 7, 32-35].

Avouez qu'il était impossible de laisser passer un tel texte sans réagir, sans essayer d'expliquer... C'est ce à quoi je vais m'employer à présent, en m'adressant surtout à vous, amis en couples ou en passe de l'être.

Commençons par citer un grand exégète américain, John Meier : «  Paul était un grand apôtre avec un ego consi­dérable ». Ajoutons que, célibataire lui-même, il estimait que telle est la situation idéale pour un disciple du Christ. Soit dit en passant, on peut se demander ce qu'il en était de l'Apôtre Pierre qui, lui, était marié...

Paul préconise donc avant tout le célibat et l'abstinence. « Frères, j'aimerais vous voir libres de tout souci. Celui qui n'est pas marié a le souci des affaires du Seigneur... ». Et il justifie cette préférence par le « souci » qu'ont les gens mariés de « se plaire » l'un à l'autre. Ah... cette chasse au plaisir, ce quiétisme ou ce masochisme qui auront fait tant de mal au christia­nisme !

Jésus avait pourtant ainsi prié son Père pour ses disciples : « Je ne te demande pas de les retirer du monde mais de les garder du Mauvais » (Jn 17,15). Impossible donc d'être d'accord avec Paul, car le christianisme est bien une « reli­gion du corps », une religion de l'Incarnation ; ni angélisme, ni spiritualisme. Et qui dit corps dit histoire, dit sensibilité, ten­dresse, beauté, fragilité, épreuves, soins... Une re­ligion du corps, c'est une reli­gion com­plètement immergée et engagée dans la vie et l'histoire des hommes, en particulier des plus fra­giles, des plus dé­munis, des plus souffrants, et même engagée dans la nature. Prati­quer sa religion, dans ce Temple nouveau qu'est le Corps du Christ, c'est donc aussi et peut-être d'abord hono­rer et servir le corps des autres membres de ce Corps vivant en ce monde. « Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit ne saurait aimer le Dieu qu'il ne voit pas. » (1 Jn 4,20).

Et l'une des premières façons, toute simple, d'aimer son frère, sa sœur c'est de lui vouloir du bien, de lui donner un peu de plaisir dans une existence qui n'est pas souvent facile et quelquefois bien dure.

Pour la défense de Paul, – car il faut bien le défendre un peu... – j'invoquerai le fait qu'il vivait avec nos frères, les premiers chrétiens de son époque, dans une attente fébrile des derniers temps, l'attente du retour imminent du Christ ressuscité, l'at­tente de l'arrivée du Royaume de Dieu. On affirme que beaucoup seront encore là quand ces événements surviendront. Dé­jà, « le temps a cargué ses voiles » (1 Co 7,20). « Nous touchons à la fin des temps » (1 Co 10,11). « Oui, je vais vous dire un mystère : nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons transformés » (1 Co 15.51). « Encore un peu de temps, bien peu de temps, Celui qui vient arrivera et il ne tardera pas » (He 10, 37).

On peut comprendre que, dans une telle urgence, on ait autre chose à faire que de songer à jouir de la vie, à se marier, à prendre la responsabilité du bonheur charnel de quelqu'un. Comme on le dit, « toutes af­faires cessantes », il s'agit de se consacrer entiè­rement au Seigneur, à son Royaume éternel et, comme on le dit encore, mais de façon assez re­grettable, au « salut de son âme ».

Il restait donc aux chrétiens confrontés, eux, à la longue, très longue durée (2000 ans déjà...), d'organiser différemment leur foi et de découvrir ce qu'un théologien a appelé « le sacrement du frère », c'est à dire le détour de l'amour pour Dieu par les visages et les situations des autres : « Quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu » (1 Jn 4,7) ; et « Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit ne saurait aimer Dieu qu'il ne voit pas » (1 Jn 4,20).

Dès lors, la situation se trouve complètement retournée : c'est désormais à celui qui choisit le célibat pour Dieu de justifier son choix – moi, par exemple – et non l'inverse. Puisque, de fait, le Sei­gneur nous donne à vivre ce temps long qui nous sépare encore du Royaume final, qui est le temps de tous, croyants et incroyants, hommes, femmes, enfants, alors pourquoi cer­tains décident de raccourcir ce temps, de vivre une espèce de court-circuit en vi­vant déjà comme si l'on était à la fin ? Quel sens cela a-t-il ?

Mais répondre à une telle question exigerait une seconde homélie, au moins...

Disons alors seulement que ce texte provocateur de Paul peut nous obliger à réfléchir en pro­fondeur au sens et à la place de la Foi dans notre existence humaine quotidienne. Car, certes, il ne faudrait pas non plus trop édulcorer le message de Jésus, le Prophète attendu, le nou­vel Élie, et nous bricoler une petite religion tranquille et rassurante, à la mesure de nos soucis quotidiens et de nos pers­pectives un peu courtes.

Jésus est bien venu annoncer un Royaume de Dieu imminent, un grand chambarde­ment cosmique ! C'est cela aussi, et cela d'abord, qu'il faudrait intégrer à la racine de notre être et de notre vie ; de telle sorte que ce soit cela le vrai moteur de notre exis­tence : cette attente fiévreuse de nos premiers frères dans le Christ, qui leur faisait crier « Maran atha ! » (1 Co 16,22), « Viens, Seigneur Jésus ! ». Et cela, mieux intégré, éclaire­rait sans aucun doute d'une lumière nouvelle les situations que nous avons à vivre, nos comportements, nos actes...

À bon entendeur, salut !



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